Zineb Redouane: L’autopsie réalisée à Alger contredit la version officielle

La version du Ministère de l’Intérieur et du Procureur de la République de Marseille, balayée par l’autopsie réalisée à Alger. Un document qui pointe du doigt la responsabilité des policiers, bien loin du flou entretenu par les autorités françaises après son décès le 2 décembre 2018 à Marseille.

Une autopsie qui contredit la version officielle

Six mois après le décès brutal de Zineb Redouane, et alors même que la procédure suit son cour. Pourtant un document vient relancer le dossier et met à mal la version officielle quant à la responsabilité des forces de l’ordre.

Après le rapatriement en Algérie du corps de Zineb Redouane, le 25 décembre dernier, le procureur de la République d’Alger près le tribunal de Dar el Beida, peu satisfait des retours de l’enquête en France et sollicité par la famille de Madame Redouane, a en effet ouvert une enquête préliminaire pour rechercher les causes de la mort de l’octogénaire. Les enfants de Zineb Redouane, qui vivent en Algérie, se sont constitués parties civiles dans les deux pays. Le Procureur a demandé dans la foulée une nouvelle autopsie.

Ce document, révélé par LE MEDIA porte l’en-tête du centre hospitalo-universitaire d’Alger. Les professeurs Rachid Belhadj et Radia Yala procèdent à un examen minutieux et détaillé de la dépouille mortelle, le jour-même de son retour sur le sol algérien et constatent les dégâts qu’ils détaillent dans ce document de 10 pages.

Des conclusions bien différentes de la version française

Le rapport de l’autopsie révèle en particulier au niveau de la tête de la victime

« une ecchymose sous orbitaire s’étendant à l’angle interne de l’œil gauche associée à une hémorragie sous conjonctivale homolatérale », « un hématome allant de la région zygomatique droite passant par la région périorbitaire droite, l’hémiface droite et s’étendant à la pyramide nasale et aux lèvres pour se terminer au niveau de la commissure labiale gauche », « une plaie linéaire, à axe horizontale, suturée, mesurant 4 cm de long, juste au-dessous de la pyramide nasale (…) avec un important hématome du versant muqueux de la lèvre supérieure qui s’étend au versant muqueux de la lèvre inférieure, associés à une fracture déplacée et comminutive du maxillaire supérieur et un hématome gingival correspondant »…

Les deux légistes, les professeurs Rachid Belhadj et Radia Yala, complètent sur plusieurs pages leur examen et leurs conclusions se révèlent déterminantes et accablantes quant à la cause du décès.

Bien loin du flou et du caractère « provisoire » de l’autopsie française, ils attribuent de façon certaine la mort de Mme Redouane au traumatisme crânien qu’elle a subi. La victime, écrivent-ils, « présentait un important traumatisme faciale imputable à l’impact d’un projectile non pénétrant ».

« L’importance de ce traumatisme est directement responsable de la mort par aggravation de l’état antérieur de la défunte, malgré les soins prodigués en urgence », affirment les deux légistes dans leur rapport daté du 25 décembre 2018.

Le tir de la police est donc responsable du décès de Zineb Redouane selon cette deuxième autopsie réalisée à Alger.

La version des CRS

Ils étaient cinq policiers CRS ce jour là sur la Canebière, armés de lance-grenades, à l’origine des 200 tirs de grenades lacrymogènes le 1er décembre.

Ces cinq CRS, ainsi que leur officier, ont affirmé à la police des polices ne pas se souvenir de celui qui a blessé Zineb Redouane. Ils ne reconnaissent pas non plus le tireur sur les images de vidéosurveillance, tout en n’excluant pas qu’il puisse s’agir d’eux pour trois de ces policiers.

Selon le brigadier-chef, responsable de l’armement, la compagnie a effectué 200 tirs de grenades MP7 au lanceur Cougar ce samedi (soit environ 40 tirs pour chacun des 5 agents habilités). Ainsi que 50 tirs de grenades à main, 38 tirs de LBD, 28 tirs de grenades de désencerclement et 12 tirs de grenades explosives GLI-F4.

19h04, le tir responsable de la mort de Zineb Redouane

C’est vers 17 heures que les policiers lancent leurs premières grenades lacrymogènes à main sur le Vieux-Port, en riposte selon eux à des tirs de projectile. Les manifestants sont brutalement refoulés sur la Canebière où le défilé tourne à l’émeute.

Les témoignages de ces six agents , révélés par Mediapart, insistent sur le contexte très difficile de ce maintien de l’ordre. Le capitaine de police à la tête de la CRS décrit une ambiance « très tendue » et « insurrectionnelle». « C’est un des maintiens de l’ordre les plus durs que j’ai eu à gérer », assure-t-il aux enquêteurs. 

« Nous n’étions pas sûrs de nous en sortir indemnes à 70 CRS contre 14 000 manifestants très remontés et très violents », s’effraie un autre CRS, alors que bon nombre de manifestants avaient en fait quitté la Canebière dès le lancer des premières grenades.

Si deux d’entre-eux se sentent innocentés en raison, pour l’un de sa barbe, et pour l’autre du port d’une cagoule et de lunettes, ce qui ne correspond pas aux images du tireur, trois agents disent ne pas se souvenir de ce tir en particulier, sans pour autant exclure qu’il puisse s’agir d’eux.

Pourtant, l’un d’eux semble en revanche bien informé sur l’enquête, dévoilant spontanément aux enquêteurs connaître le numéro de la grenade qui a touché Zineb Redouane.

« La grenade retrouvée provenait d’un gilet de recomplètement. On s’en est rendu compte par le numéro. Mais impossible de dire qui était le porteur. »

Manifestement, certains ont également eu le temps de se préparer. Deux des CRS, entendus à une heure d’intervalle par la même enquêtrice de l’IGPN le 25 janvier, lui font ainsi à deux reprises exactement les mêmes réponses, au mot près. Tous deux décrivent par exemple une « guérilla urbaine, très violente, très angoissante ». « J’ai rarement vu autant de violence, ajoutent-ils. J’ai même eu peur ce soir-là. »

Le N°2 du parquet présent au moment des faits

Mediapart révèle également la présence, aux moment des faits, de André Ribes, procureur adjoint, au sein du “pool cougar”. 

C’est au cours des auditions des CRS que deux d’entre-eux révèlent la présence du numéro deux du parquet de Marseille, André Ribes, à leurs côtés. « Je précise qu’il y avait à mes côtés, un procureur adjoint de la République de Marseille, qui a constaté la violence ce soir-là », déclare en fin d’audition l’officier de la CRS 50. Un gardien de la paix, lui, dit ne pas avoir vu le tir sur Zineb Redouane car il était « concentré […] à protéger nos sections et un procureur du TGI de Marseille qui était à nos côtés ».

Pour autant, cela n’a pas empêché André Ribes de se voir confier le 3 décembre le début de l’enquête préliminaire. C’est ainsi à lui que les enquêteurs de la sûreté départementale font état de leurs constations au domicile de Zineb Redouane ; c’est aussi lui qui saisit l’IGPN, avant qu’une information judiciaire ne soit confiée le 4 décembre à une juge d’instruction. Une décision rapide mais au champ initialement très restreint  « en recherche des causes de la mort ».

Ni André Ribes, ni Xavier Tarabeux, le procureur de la République de Marseille, n’ont ensuite jugé utile d’informer les enquêteurs et les deux juges d’instruction, qui se sont succédé sur ce dossier, de la présence du numéro deux du parquet au cœur de l’action… 

Il faudra attendre le retour, fin avril, de la commission rogatoire de l’IGPN où cette présence figurait noir sur blanc dans deux des auditions des CRS pour que Xavier Tarabeux en avise le 15 mai Robert Gelli, le procureur général de la cour d’appel d’Aix-en- Provence, ce qui a conduit au dépaysement de l’affaire.

 « Le procureur adjoint a osé diriger l’enquête préliminaire alors qu’il était présent durant les faits, s’indigne MeYassine Bouzrou, avocat de la fille de Zineb Redouane. Pire, il est resté silencieux quant à sa présence, en omettant de prévenir le magistrat instructeur. C’est scandaleux. »

 

 

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